Séjour dans le livre de la jungle

Notre arrivée au Cambodge était pour du moins contrastante et bouleversante. Contrairement aux soleil de plomb thaïlandais qui ne nous avait pas quitté de la journée, des nuages menaçants se profilaient au dessus de nos têtes, accompagnés d’un vent soutenu qui soulevait la terre et nous la fouettait contre le visage. Tout paraissait brun, gris, sale, triste.

À la douane, des billets étaient passés en douce aux douaniers, sous nos yeux. L’intérêt ? Faire passer des groupes plus vite… mais peut-être aussi pour d’autres raisons plus obscures… Passés la frontière, la pauvreté était criante. Pantalons déchirés, visages sales, des enfants nous regardaient débarquer d’un autre monde. La circulation était elle aussi anarchique. Ça roule à gauche, à droite et à gros coup de klaxon.  Bref, changement assez radical !

Quelques centaines de mètres plus loin, un autre changement ou tout du moins un petit aperçu d’une cuisine différente. Ce soir là, nous avons pu refaire un cours d’anatomie du poulet. Tout ça dans une soupe ! Morceau de colonne vertébrale, cœur, veines, artères, foie, pattes et bien autre encore. Bienvenue au Cambodge !

Plus tard, comme à notre habitude depuis la Thaïlande,  nous avons logé dans un temple bouddhiste, accueillis par des moines. Ma première discussion avec l’un d’entre-eux  m’a d’ailleurs frappée : « Cambodia is very dangerous now » ! Sans rentrer dans les détails de cette conversion, il évoquait les tensions notamment avec le Vietnam et les prochaines élections cambodgiennes. Alors que nous installions nos tentes, le moine suivant me raconte qu’il y a des cobras qui rôdent par terre. Cherchent-ils donc à nous effrayer ? Ajoutez à cela un moine un peu hystérique du genre fofolle et vous aurez là plus ou moins le tableau de notre première soirée au Cambodge, inoubliable au final !

D’ailleurs ce n’est pas tout… Le bivouac étant installé juste à côté de leur lieu de prière, à l’endroit d’ailleurs recommandé par nos hôtes, notre ami nous averti tout de même que le lendemain serait un jour de fête et que les gens viendraient donc y prier. Est-ce que cela nous convient me demande-t-il ? Évidemment lui dis-je, du moment que nous ne dérangeons personne ! Il m’expliqua finalement qu’ici, il commenceraient à prier vers 4 h du matin. Pas de soucis, je ne suis pas contre un réveil en douceur par d’éventuels chants religieux et spirituels. Au lit, ou plutôt sur mon matelas trempé de sueur dans une atmosphère digne d’un ham-ham, je dormais tant bien que mal. OUF, je suis enfin parvenu à trouver sommeil et m’endormir complètement …

Quel bonheur, dormir …

Soudain, c’est comme si un chaman en trans hurlait ses incantations magiques dans mes oreilles. Hein quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Quelle heure est-il ? Environ 4 h du matin. Noooon, c’est pas possible ! J’hallucine ! Ils prient ! Enfin, rectification : un baffle au volume max, programmé en boucle, vocifère des paroles enregistrée sur un ton et un rythme de voix si anormal ! Vraiment, rien que d’écouter, je me sentais mal, comme si un gourou essayait de me laver le cerveau. Je n’en revenais pas. Comment une religion si spirituelle et paisible d’apparence pouvait engendrer des prières de la sorte. Mystère qui restera sans réponse … Nous sommes tout de  même parvenus à lutter et à ne sortir de la tente qu’à 5h30, sous le regard étonné de quelques villageois venus se recueillir. On ne s’attarda d’ailleurs pas trop pour replier tentes et bagages afin de prendre le déjeuner à plusieurs centaines de mètres plus loin, d’où il était toujours possible d’entendre les fameuses prières.

Ce jour-là, nous avons passé une longue journée à vélo. Les paysage était d’ailleurs très différent de la Thaïlande. On devinait une forêt tropicale au loin, qui était précédée d’une vaste plaine très sèche faisant penser un peu à la savane africaine !

Le ciel paraissait blanchâtre tellement la luminosité était forte et surplombait ce paysage d’un jaune desséché. De temps en temps , une colline de terre rouge émergeait du sol à mon plus grand plaisir, rompant la platitude du paysage. A chaque village nous étions accueillis par d’innombrables « Hello! » lancés par les enfants.

Je ne pense pas exagérer en disant entendre au moins une centaine de « hello » par  jour. Par moment, cela fusait de partout ! Impossible de savoir où donner de la tête et à qui répondre. Le plus marrant, ce sont les tous petits, parfois complètement à poil, qui piquent littéralement un sprint pour nous saluer et parfois nous taper dans la main. Pour une première journée au Cambodge, c’était vraiment éprouvant. J’étais d’ailleurs très content à l’idée de retrouver la sérénité d’un temple bouddhiste, pourvu qu’ils ne priaient pas.

Après avoir roulé dans la poussière toute la journée et lutter contre une chaleur accablante, quelle réjouissance de pouvoir se laver en fin de journée. Je ne pensais pas que cela pouvait procurer autant de bien ! Surtout après une partie de volley improvisée avec deux cambodgiens !

Hop le temps d’attraper mon essui (serviette de bain pour nos amis français qui nous suivent ;-)) et mon savon, je file me rafraîchir éclairé par la petite lampe à pétrole qui m’était soigneusement prêtée par un moine ! Je me faufile alors dans la petite allée qui mène au cabanon, faisant office de salle de bain. Une fois à l’intérieur, imaginez une petite petite pièce carlée de rouge et disposant d’un grand réservoir d’eau pour se laver. Sur le côté, je souris quand j’aperçu un éclat de miroir minuscule déposé pour qui eut la patience de s’y regarder. Démuni d’électricité comme beaucoup d’autres endroits, celui ci était néanmoins garni de deux belles bougies jaunes, disposées par nos hôtes attentionnés. Leur flammes donnaient d’ailleurs une lumière rassurante et apaisante. Tout en plongeant un bole pour le remplir d’eau et me savonner, je contemplais les ombres projetées sur les murs orangés. Elles animaient la pièce à leur façon, dansaient gracieusement, me captivaient. Tout était si calme. Quelle tranquillité. L’eau ruisselait et le bruit qu’elle procurait renforçait la sérénité qui régnait en ces lieux. A l’autre bout du monde, dépourvu de toute grosse technologie ou de confort ultra-moderne, je vivais là un moment inoubliable en toute simplicité. Épuisé par la journée, je me suis vite couché. Hélas, la sensation de fraîcheur après la douche est éphémère. Très vite, trop vite, la chaleur redevenait omniprésente et écrasante. Comme à son habitude depuis le début de nos nuits à l’extérieur en Asie, elle m’empêchait de dormir convenablement. Je me réveille sans arrêt, me retourne, ne dormant d’ailleurs que d’un demi sommeil. Cette nuit là, aussi trempé que sortant d’une douche, la chaleur dans la tente était insupportable. Comme pris soudain d’un malaise, j’essaie de m’évader de cette fournaise … Ouf, un peu de fraîcheur sur les pavés du perron où nous avions installés les tentes. Trop beau pour être vrai, nos amis les moustiques venaient de trouver une nouvelle proie. Je suis filé me mettre la tête sous l’eau avant de retourner dans la tente, où mon calvaire m’attendait…

Heureusement le lendemain nous nous dirigions vers Siem Reap, porte d’entrée vers le monde archéologique d’Angkor Wat regroupant par extension de nombreuses constructions datant de l’empire khmer du XIIe siècle. Je dis heureusement, car qui dit gros site touristique dit aussi auberge avec ventilateurs ! Arrivés sur les lieux en début de journée, nous en avons profité pour commencer notre visite. Benoît décida d’ailleurs d’acheter un livre sur le Cambodge pour s’improviser notre guide au milieu de ses ruines. C’est ainsi qu’il nous décrit les bas-reliefs représentants nymphes et sages.

Nous voyagions également au travers des légendes ancestrales comme le barattage de la mer de lait; combat mythique entre les hommes et les démons qui tirent chacun sur la queue d’un serpent gigantesque lui même enroulé sur une montagne qui repose sur une tortue ! Oui oui ! Pour couronner le tout, des nymphes nues chantent dans le ciel ce qui visiblement influença l’issue du combat ! Plongés dans cette fresque de plusieurs dizaines de mètres de long, on ne peut tout de même s’empêcher de sourire tant la scène est magique et un peu farfelue.

Nous avons continué notre visite sur deux jours. Nous sommes ainsi passés par des temples-montagnes arborant d’énigmatiques visages de pierre, des ruines retournées à mère nature à moitié prisonnières de racines gigantesques. Ces arbres ont d’ailleurs été dénommé « fromagers » par les colons français, pour la forme particulière de leur racine qui ressemble à des fromages qui coulent sur les murs. Sympathique !

Le sentiment d’exploration était à son comble lorsque après avoir atteint un endroit plus reculé dans la jungle, plus éloigné des itinéraires touristiques, renfermant une ruine complètement déserte. C’est au milieu des murs effondrés, que nous progressions silencieusement, ébahis par la magie de ces lieux.

Après quelques jours véritablement transportés dans des décors du livre de la jungle, nous avons repris la route en direction de Phnom Penh, la capitale du pays. Nous avons d’ailleurs décidé de quitter le grand axe au profit de plus petite routes campagnardes.

Comme à chaque fois, quelle plaisir de progresser de cette façon. La campagne s’offre à nous et c’est un délice de poser son regard, calmement, sur ce qui nous entour. La route est plus longue certes, puis se transforme très vite en chemin de terre difficilement praticable, mais ça nous change !

D’ailleurs, on fit la chouette rencontre d’un instituteur allemand qui travaillait à Phnom Penh la semaine et dans ce petit village le week-end ! 80 km entre les deux tout de même, respect ! Surtout quand vous savez l’état des routes… Visiblement, il était en pleine ébullition quand je suis arrivé. Le système éducatif n’est pas encore au top et surtout trop de corruption dit-il. Dure dure ça on le comprend bien, en tout cas chapeau !

Le soir même, Antoine et Benoît revêtirent leur casquette d’écolier et s’adonnèrent à l’apprentissage du cambodgien auprès de moines bouddhistes. Moi comme d’hab’, j’étais déjà couché, épuisé par l’accumulation de la fatigue due à la chaleur. Rétrospectivement, je suis quand même un peu déçu de louper ces soirées à cause de ça !

Lendemain : mal de tête, je me sentais faible, moral en chute libre,… Encore une nuit sans vraiment dormir ! L’accumulation est telle que cela devient très dure physiquement de continuer. Heureusement que je me savais dans une auberge avant midi, au frais !

D’ailleurs pour rentrer dans la capitale, l’allemand nous avait averti, la route était loin d’être une partie de plaisir. Beaucoup de trafic et surtout BEAUCOUP de poussière et de terre ! Plus de 40 km là dessus, quelle plaie. C’est vraiment, encore une fois, avec une allure de mineurs que nous sommes arrivés dans la ville. Aussitôt l’auberge trouvée, je file me rafraîchir et je m’étale sur le lit. Quel bien fou !

En ville, j’en ai profité pour changer mon roulement de pédalier complètement usé (il avait subi un choc récemment et se détériorait à vue d’oeil !).

D’ailleurs cette ville est une véritable jungle urbaine comme j’aimais le répéter ! Au carrefour, c’est à celui qui forcera le plus. Ce sont de véritables flots de motos qui se déversent dans les rues, anarchiquement, dans tous les sens les moteurs pétardent ! Nous ça nous faisait rigoler tellement ce bordel routier était incroyable. Je serais tenté de vous dire que l’auberge était une sorte de havre de paix pour nous, dans tout ce chaos. La rue n’était pas trop fréquentée mise à part les nombreux conducteurs de Tuk-Tuk qui y établissaient littéralement leur domicile (oui, il dorment même dans leur véhicule la nuit). L’auberge offrait un restaurant avec terrasse donnant sur la rue. Jusque là, sympathique non (excepté pour les chauffeurs…) ? Sauf qu’à Phnom Penh, la consommation d’électricité semble supérieure à la production. Alors souvent, c’est dans un vrombissement générale que les générateurs se mettent en route après les coupures de courant fréquentes. Au même instant, d’énormes pots d’échappement recrachaient leur fumée noire dans la rue et embaumaient les alentours avec ce si délicat parfum de combustion loin d’être parfaite ! Que de souvenirs !

On en profita aussi pour visiter le palais royal ainsi que la pagode d’argent, aux centaines dalles… d’argent !

De plus, comme ville rime maintenant avec visa, nous partions en quête de celui pour la Chine. Au moins, c’était très rapide, pas plus de 5 minutes à l’ambassade. Un bon « Non! Pas ici! » catégorique de la part de sœur sourire au comptoir, nous fit comprendre que c’était à Hanoï, au Vietnam, qu’il faudra régler ce détail administratif. Rapide je vous dis !

Finalement, c’est le dernier jour dans la capitale que nous avons rencontré notre ami Sébastien, cyclo belge parti aussi depuis un bon moment. Véritable phénomène à lui tout seul, c’est autour de bonnes bières qu’on éclatait de rire ou qu’on se remémorait nos galères de cyclos’. Une chose est sure, cela nous a fait un bien fou de partager nos aventures !

Nous sommes actuellement à Hanoï au Vietnam pour notre visa chinois (obtenu aujourd’hui! youhou !). Dans quelques jours nous mettrons le cap au Nord pour passer la frontière chinois, et passerons par les magnifiques rizières en terrasse du Nord.

A bientôt !

– Benjamin

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11 commentaires pour Séjour dans le livre de la jungle

  1. Corinne dit :

    Quel courage les gaillards !! Moi qui ne suis pas bien dès que le mercure dépasse 25°c (ce n’est pas pour rien que je vis à la montagne), je suffoquait rien que de lire le – toujours palpitant – commentaire de Ben ! Et dire qu’ici nous avons encore qq névés de neige par-ci par-là… Dommage que je ne puisse pas vous en envoyer !
    Bonne continuation au Vietnam, en vous souhaitant de belles rencontres et moins de sueur… 🙂

    • Je ne dirais pas non pour un peu de neige via la poste 😉 En tout cas, j’ai adoré la photo que tu nous a envoyé de ton village sous la neige, un véritable havre de fraîcheur ! Merci pour ce petit cadeau et ton chouette commentaire !
      – Benjamin

    • On a eu un peu chaud en Asie du Sud-Est, mais à présent, en Mongolie, il a fallu ressortir les habits pour l’hiver :O Déjà une petite chute de neige il y a une dizaine de jours, alors que nous étions en plein milieu d’une réserve naturelle, au milieu de nulle part. Mais ça n’était rien par rapport à ce que nous avons vécu hier et cette nuit : une vraie tempête de neige, 30 cm de poudreuse en quelques heures, un vent puissant et de la neige qui rentrait de toute part dans la tente !
      Nous avons dormi à trois dans la même tente, les uns à côté des autres, pour lutter contre le froid. Le rangement des tentes et la route ce matin ont été assez « frigorifiques » 😀

  2. Anonyme dit :

    Nous sommes de plus en plus admiratifs devant vos performances tant physiques que sociologiques; Sans compter vos talents d’écrivain ! A tous un très grand bravo !!!
    Bonne continuation
    Myriam (la voisine d’Antoine) , et Michel.

    • Merci pour vos encouragements, ça nous fait toujours très plaisir !
      C’est gai de voir et de savoir que les gens nous suivent et nous lisent.
      Dans quelques semaines, la boucle sera bouclée et je retrouverai la chaleur et l’ambiance du foyer familial, rue du Piroy 😉
      A bientôt, à travers la haie,
      Antoine

  3. Claudio dit :

    Benjamin, tu ne peux imaginer comme je compatis en lisant ce reportage de votre passage au Cambodge, moi qui ne supporte ni les grosses chaleurs ni les moustiques…et quelle poésie dans la description de la petite salle d’eau des moines: on ressentait presque physiquement le bienfait de cette douche tant attendue.
    Vivement l’air frais et les grands espaces de Mongolie ! Courage les bikers, vous êtes en train de réaliser un véritable exploit.
    Françoise(la maman de Benoît)

    • Merci Françoise ! Je suis ravi de savoir que la petite séquence de vie te touche autant. J’ai essayé d’être fidèle à ce que j’ai ressenti et ce n’est d’ailleurs pas toujours évident de trouver les bons mots pour décrire au mieux les choses. Cela demande un peu d’effort mais quel plaisir maintenant de pouvoir lire de tels commentaires. C’est toujours très motivant ! Un grand merci ! 🙂
      – Benjamin

  4. Corinne dit :

    Ouéééééé, je viens de recevoir ma première carte postale ! En plus, j’ai eu droit à un double : écrite au Cambodge et postée au Vietnam 🙂 MERCI les garçons ❤
    (pour les prochaines, vous pouvez vous contenter d'un "Bien l'bonjour depuis …" 😉 )

  5. Simon Liegeois dit :

    Salut vous trois ,

    Je viens de faire un don pour une carte postale du vietnam, voici mon adresse postale : sart des bruaux, 23 5100 wpion,

    bon courage et bientt,

    Simon Ligeois

  6. Anonyme dit :

    Salutations admiratives depuis le Point Vélo de la Gare Centrale.
    Bravo pour le changement de boîtier de pédalier !

    Jean-Philippe

    • Salut Jean-Philippe !

      Merci pour le petit mot, il fait vraiment plaisir ! A propops, si tu lis ce message, attends toi à une petite surprise à l’atelier d’ici quelques semaines ! (Je n’en dis pas plus). Bonjour à toute l’équipe,

      Benoît

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