Vietnam : pour le meilleur et pour le pire (suite)

Pour le meilleur et pour le pire, mais surtout pour le meilleur !

Pour ma part notre retour au Vietnam était mêlé d’une certaine appréhension à causes de certaines expériences, disons un peu malheureuses, que nous venions de vivre quelques jours auparavant. Heureusement, c’est encore dans l’ambiance bien arrosée de pi mai (nouvel an lao) que nous quittions le Laos en bus pour rejoindre Hanoï, capitale du Vietnam. De plus, l’idée de rejoindre notre ami Seb (l’autre cyclo belge), déjà sur place, gommait définitivement les derniers nuages gris de nos pensées.
Néanmoins, je tiens à préciser à l’avance que malgré nos mésaventures déjà racontées précédemment, nous gardons un souvenir positif du Vietnam. Ceci étant dit, laissez-moi vous raconter la suite de notre séjour au pays des rizières.
Arrivés donc à Hanoï en fin de soirée, nous étions heureux de reprendre un peu le vélo pour les quelques 15 km qui nous séparaient de l’auberge. Le calme du centre-ville m’a d’ailleurs surpris ! Ses lacs éclairés, ses temples et ses ruelles m’ont vraiment charmé. A l’auberge, Seb nous attendait de pied ferme et c’est autour d’un bon riz frit et de bières que nous avons échangé nos aventures de cyclo’. Par la suite et à notre plus grand plaisir, l’obtention du visa chinois s’est fait comme pour une lettre à la poste. Incroyable, lui que nous redoutions tant.

Nous en profitons aussi pour visiter la baie d’Ha Long entre amis : lieu incontournable au Vietnam. Si la logistique vietnamienne frôle le bricolage, le décor lui était tout simplement impressionnant. A bord d’un petit bateau sans voile contrairement à ce que nous faisait miroiter les affiches touristiques, nous pénétrions à l’intérieur de ces îles qui s’élèvent quelques centaines de mètres au-dessus de l’eau.

Un petit tour en kayak entre les villages flottants ou les falaises nous permit de dégourdir un peu nos bras un peu poussiéreux depuis que nous utilisons quasi exclusivement nos jambes. La météo était brumeuse ce jour-là, ce qui ajoutait un air mystérieux à cet endroit. Certes, un coucher de soleil ne m’aurait pas déplu, mais la brume avait son propre charme et me rappelait les lochs écossais. Au loin, j’aimais admirer les différentes teintes de bleu que la silhouette des îles offrait au travers du léger voile présent. Quelle sérénité et tranquillité. De quoi se perdre dans ses pensées, pratique dans laquelle je suis devenu expert maintenant !

Le soir venu, amarrés non loin d’un petit port, j’insistai auprès de l’équipage pour la petite baignade que l’on nous avait promise en arrivant. Un petit moment d’hésitation de la part de l’un d’entre eux : « mais l’eau est froide et il fait presque noir … », mais c’est finalement gagné ! Comme des enfants excités à la piscine, nous plongions du haut du pont et recommencions de plus belle à l’étonnement de certains à bord. Le soir venu, c’était parti pour un karaoké bien arrosé !

Le lendemain, sortant de ma cabine, c’est avec surprise et plaisir que je découvrais un autre monde sous un ciel bleu et un soleil radieux. L’eau grise et sombre était alors devenue bleue, les îles montagnes étaient verdoyantes. Une bonne bouffée d’air matinal : « Wouah, on est au Vietnam, dans la baie d’Ha Long ! ». Non que je ne m’en rendais pas encore compte jusqu’à cet instant, mais j’aime me répéter les endroits que l’on traverse de vive voix. En fait, cela me permet de réaliser pleinement ce que l’on traverse tant le changement rythme notre quotidien.

De retour à Hanoï nous avons rencontré Thibaut, coordinateur d’Oxfam au Vietnam, avec qui le courant passa très bien et très rapidement. A notre plus grand plaisir, il nous fit sortir du quartier touristique pour aller manger un bout. Après quelques minutes à le suivre à vélo, lui en moto, c’est à un petit restaurant au coin d’une rue que nous nous sommes arrêtés. Aussitôt assis, il échange quelques paroles en Vietnamien, au plaisir du chef qui trouvait ça assez marrant visiblement. « Du chien, ça vous tente ? » nous demanda-il. Oh que oui ! Nous sommes toujours friands de nouvelles expériences culinaires. Il parait que ça fait suer et que cela purifie. Ma foi heureusement parce que la viande n’est pas extraordinaire … ni mauvaise pour autant. A essayer néanmoins ! Cela ne m’a pas empêché de me resservir à plusieurs reprises. Au cours de cette soirée fort sympathique, on en apprend plus sur son parcours, sur la situation au Vietnam et plus encore. Plus tard, il nous donne quelques tuyaux sur l’itinéraire à emprunter dans le nord du Vietnam avec à la clé, le Saint Graal : un atlas détaillé reprenant quasi toutes les routes du pays !

De temps à autre dans les grandes villes que nous traversons, j’aime me retrouver un peu seul. Alors, comme à Hanoï par exemple, je prends mon vélo, j’attrape le morceau de papier chiffonné qui me sert de carte et hop je file. Je peux dès lors me laisser guider au gré de mes envies. Les rues, les bâtiments et les gens défilent ! Après quelques croisements déjà, je pouvais apercevoir un grand parc orné d’une rangée impressionnante de drapeaux rouges communistes et vietnamiens. Derrière, un bâtiment s’imposait presque à lui tout seul. Carré, massif, le mausolée de l’oncle Ho (Ho Chi Minh) incarne le communisme.

Quelques coups de pédales supplémentaires et je me retrouvais au milieu d’autres parcs, plus verts et plus calme cette fois-ci. Une brève halte me permet de regarder la vie qui s’y déroule. Je décide de continuer un peu et m’enfonce dans de petites ruelles étroites et sinueuses. Même ici, dans ce dédale, les motos ronronnent dans tous les sens. Encore deux croisements, un virage à gauche puis à droite et surprise, je tombe soudain sur un marché on ne peut plus local et à la plus grande surprises des gens présents. Fruits, légumes, viande et insectes. On y trouve de tout ici ! Je m’imprègne de l’ambiance qui règne ici, scrute les détails des maisons (toujours accompagnées de cet emmêlement chaotique de fils électriques !), de la petite vendeuse de fruits, du petit vieux qui fume son « calumet » en terrasse, puis, je repars, tranquillement.

La chaleur de l’après-midi laissait à présent place à une douce moiteur de fin de journée. Seuls les derniers rayons du soleil réchauffaient encore les rues orientées à l’ouest. Les gens s’accumulent dans certaines rues pour boire un verre ensemble ou pour jouer une partie d’un jeu qui m’est encore inconnu. L’ambiance me paraissait en tout cas assez décontractée. A quelques encablures, sur le côté de la route, on y retrouvait parfois des vendeurs en tout genre étalant leur marchandise sur leur moto ou sur leur vélo. Cette fois-là, les petits poissons emballés dans des sacs en plastiques remplis d’eau m’ont plutôt bien surpris !

Enfin, le soir commençait à tomber et avec lui la fraîcheur qui l’accompagne. Aaaaah quel bonheur ! Cela me donnait envie de pédaler encore plus vite, créant d’ailleurs une délicieuse brise sur le visage … quel délice ! A grands coups de pédales, je dépassais les motos, les voitures bloquées, je me faufilais dans le trafic. Ô quel pied ! Quelle plaisir de dépasser tous ces engins à moteur, juste par la force des jambes. Quelle plaisir de sentir ses muscles chauffer, propulsant ma monture à toute allure. Je finis par rejoindre et contourner un autre petit lac afin de pénétrer dans les mille et une ruelles de l’ancienne ville. Les lumières blanches, jaunes ou colorées commençaient à s’allumer un peu partout donnant une ambiance assez typique à chaque rue traversée. Dans l’une on n’y vend que des chaussures, dans l’autre on y mange des choses étranges comme ce sang coagulé agrémenté d’un jus de méduse (on ne saura sans doute jamais ce qu’on y a réellement mangé) et dans une autre on y rencontre menuisiers, artisans ou autres métiers.

On y retrouve aussi les vendeuses de rues. Armées de leur chapeau pointu et de leurs paniers à marchandise qu’elles maintiennent en équilibre, elles sillonnent les rues en quête de clients. Beignets, fruits, sandwichs, mais aussi brosses à dent, dentifrice, peignes et toute la panoplie ! Encore une fois on y trouve de tout chez ces petites vendeuses, à condition bien entendu de croiser celle qui détient ce que vous désirez… Entre nous, ce n’est qu’une question de minutes.

Le dernier jour arriva enfin (j’avais hâte de reprendre le vélo) et c’est après un dernier festin de nems, le ventre plein, que nous sommes sortis de la ville et bien décidés de suivre les bons conseils de Thibaut. Nous avons été tout de suite surpris de la tranquillité des routes que nous empruntions. Pas de voiture ou presque, quel pied ! Et quel changement de retrouver de bonnes cartes comme avant. Nous avons d’ailleurs terminé cette première journée de vélo en beauté, notre compteur affichant 10 000 km au total ! Le lendemain, les collines réapparaissaient tout doucement et avec elles quelques bonnes montées.

Le soir venu, nous avons trouvé refuge dans un petit village chez une famille dont nous ignorons malheureusement toujours les prénoms. Nous avons passé une partie de la soirée dans ce qui nous semble être leur cuisine. En fait bien que leur maison soit en brique et de plutôt belle envergure avec plusieurs étages, intérieur carrelé et perron plutôt imposant, le coin cuisine quant à lui se trouvait à l’extérieur dans un cabanon sur pilotis. Constitué de deux pièces et tout en bambou (on y voyait facilement à travers les murs à certains endroits), nous y accédions donc par une sorte d’escalier-échelle dont les traverses n’étaient autre que de grosses tiges de bambou. Vous l’aurez compris, ce matériau ultra résistant en fait un très bon moyen de construction ici en Asie. D’ailleurs une fois assis à l’intérieur, je réalisais vraiment que l’utilisation de cette plante était omniprésente. Peu importe où je posais mon regard : du bambou, partout ! Le sol, le tapis sur lequel nous étions assis, les cloisons en nattes tressées, les baguettes que nous utilisions pour manger, le « bois » qui alimentait le feu et même la grosse pince pour chipoter à la bouilloire au-dessus des flammes étaient en bambou.

Pour la première fois depuis le début du voyage, si ma mémoire ne me fait pas défaut, je retrouvais les joies du feu ouvert avec son crépitement si caractéristique, sa douce chaleur réconfortante et sa lumière si captivante. Ajoutez à cela un soir étonnamment frais, une bonne fatigue comme celles qui suivent les grosses journées de vélo mais aussi un appétit forgé tout au long d’une après-midi et sur le point d’être rassasié, et vous comprendrez alors mon état de détente et de béatitude que cette atmosphère chaleureuse me procurait. Derrière moi, la fenêtre (ou plutôt le trou volontairement laissé à cet endroit) offrait une très chouette vue sur la forêt tropicale qui dominait les pentes assez raides de cette vallée. Ce petit trip dans le nord du Vietnam s’annonçait plutôt bien et nos mésaventures passées s’estompaient petit à petit dans nos têtes ou tout du moins la mienne. Avant d’aller dormir et à moitié sur le ton de la rigolade, je lance un petit « Bon ! En espérant que la police ne vienne pas nous réveiller cette fois … », ce qui bien entendu arriva !

Complètement dans le gaz, je ne comprenais pas trop si je me réveillais ou si je rêvais toujours. Toujours est-il que la moitié du village – il n’était pas bien grand – était réuni dans la chambre autour de nos hôtes et de notre ami policier. Je rassemble mes esprits, attrape mon passeport, sors de la moustiquaire et rejoins le nouveau comité d’accueil d’un air presque routinier ce qui me surpris, comme si je m’y étais déjà habitué et préparé. Alors qu’Antoine et Benoît émergeaient doucement à leur tour, je recevais déjà ma première question en vietnamien (ou anglais incompréhensible ?) que j’interprétai comme un : « quel est ton nom ? ». Gagné ! Il semblait satisfait après que j’ai ouvert mon passeport en lui indiquant les lignées souhaitées. Finalement plus intéressé par notre route que par nos véritables identités (je n’ai du écrire que nos trois noms sur un morceau de papier), je passai le gros quart d’heure suivant à lui montrer notre itinéraire sur nos cartes du Nord Vietnam. Puis après m’avoir lu une bonne partie des villes et villages présents sur l’itinéraire surligné au fluo (à la fin, j’acquiesçais à chaque nom de village, machinalement, avec pour seule envie de retourner me coucher), il me remercia plusieurs fois et parti d’un air plutôt satisfait après une bonne poignée de main. Je ne me suis pas trop attardé auprès de tous les autres curieux et je me suis aussitôt recouché, content de ne pas avoir eu à refuser ou négocier une quelconque extorsion d’argent.

Au petit matin, nous avons eu droit à un riz sauté d’enfer ! Parfait pour commencer une bonne journée de vélo, et surtout quel délice… La matinée fut particulièrement humide avec une petite pluie fine mais ne m’a pas empêché de me délecter du paysage. Après une bonne mise en jambe sur la route assez raide qui menait au col, la descente nous fit serpenter jusque dans la vallée, passant de village en village et de rizières en rizières. Cette partie du Vietnam me semblait plus pauvre encore, où seulement de rares maisons en briques étaient visibles contrairement à celles en bambou. Les gens que je croisais étaient si souriant et inspirait tellement la joie que n’importe quel homme sur terre, aussi bourru soit-il, ne pouvait s’empêcher de répondre aussi par le sourire. De fil en aiguilles, les rizières laissaient un peu de place à un autre type de culture nouveau pour nous : les plantations de thé. A chaque tournant, à chaque montée, j’attendais impatiemment de voir les fameuses rizières en terrasses, connue pour épouser la forme des vallées et des pentes parfois escarpées du Nord du Vietnam. J’étais donc réjoui de traverser ces cultures de thé qui, avec les jeux de lumières de fin de journée et les différents étages qui les composent, offraient une touche unique au paysage et surtout un avant-goût de ce que j’espérais. Imaginez le vert éclatant des rizières dans le fond d’une vallée fertile et bien irriguée. Puis, sur le côté de celle-ci là où le relief devient plus capricieux, les théiers au vert plus foncé forment des rangées plus distinctes et ondulent un peu comme les courbes de niveaux d’une carte. Ajoutez à cela l’une ou l’autre maison en bambou, perdue au milieu de ces plantations ou en lisière d’une forêt, mais aussi quelques agriculteurs coiffés de leur chapeau pointu et prenant soin de leurs terres. Vous obtiendrez alors un cadre très typique, qui me coupa le souffle à plusieurs reprises.

Ce jour-là notre objectif était de rejoindre le lac de Ba Be, première petite étape de notre tour dans la région. Malgré un relief de plus en plus fort, j’étais en véritable forme olympique. Je fonçais littéralement à l’avant, mes jambes pédalaient de bonne allure et je n’hésitais pas à me mettre en danseuse dès les montées venues. De temps en temps, des écoliers nous accompagnaient entre deux villages. Toujours en pleine frénésie, je me suis lancé dans un tournant en légère montée et debout à chaque coup de pédale pour maintenir ma vitesse au-dessus des 20 km/h. Soudain, un minibus me dépassa et me força à me serrer davantage sur le côté de la route. A quelques mètres devant et en travers, une branche inoffensive à première vue barrait à moitié mon chemin…
Quelques secondes plus tard, pensant l’avoir évitée de justesse …

« CLACK » ma roue arrière se bloque net ! Tout se passe tellement vite, deux secondes, tout au plus. Tout mon élan, toute l’inertie du vélo, toute l’énergie en mouvement était à présent concentrée en un seul point ou presque. C’est-à-dire là où la branche plus épaisse que mon pouce s’était coincée. Par réflexe, j’écrase mes manettes de freins pour éviter trop de dommages mécaniques. OUF, la machine est arrêtée… Pourvu qu’il n’y ait pas trop de casse ! Ne réalisant qu’à moitié ce qui venait de se passer, je contournai mon vélo pour retirer l’objet de malheur. Soulagé de voir mes rayons en bon état, j’essaie d’avancer un peu pour voir si tout va bien. Oulala… c’est quoi ce bruit bizarre quand je roule ? Cela ne pouvait provenir que du garde-boue. Je m’arrête de nouveau et retire tout l’attirail sur mon vélo avant d’examiner les dégâts. AH ! Comment vous expliquer ? C’est comme si l’extrémité de mon garde-boue s’était fait avalé d’au moins dix centimètres vers l’intérieur, entraîné par la rotation de la roue et la branche. Je n’aurais jamais pensé qu’un tel phénomène était possible. Il n’était même pas sectionné, juste avalé ! Comme si on l’avait replié sur lui-même à un endroit pour le raccourcir et gagné quelques centimètres. Incroyable. Evidemment, il était aussi quasiment contre la roue ce qui expliquait le bruit de tout à l’heure. Par où commencer ? Je tire un peu, délicatement puis de moins en moins, rien n’y fait. Tout est à moitié, si pas complètement tordu ! Je commence à détordre un peu dans l’autre sens (oui, oui, c’est ça la réparation de terrain, j’improvise !). Pendant ce temps-là, j’attirais quelques curieux. Un homme, certes bien intentionné, décida d’ailleurs de me venir en aide. C’est alors qu’il se mit à tirer comme un forcené désespéré sur à peu près toutes les pièces de l’arrière de mon vélo. STOP ! Arrêtez ça ! Alors qu’il continuait de tirer sur la gaine des fils électriques de ma lampe arrière, je dois presque l’arracher de mon vélo pour qu’il n’aggrave pas la situation et comprenne que ce n’est pas là qu’il faut agir. Pourvu qu’il ne les ait pas arrachés… Heureusement, plus de peur que de mal. Je chipote cinq à dix minutes de plus et me revoilà parti en direction du lac. Je n’avais plus aucun bruit inquiétant à l’arrière certes, mais mon garde-boue s’en revenait de loin et n’avait plus très fière allure.

Quelques km plus loin, alors que nous entrions dans le parc national de Ba Bê, nous traversions à travers de véritables nuages de papillons. Des centaines ! Non, des milliers de ces Lépidoptères volaient en file indienne, formant des spirales ou des vagues blanches dans les airs. Vraiment incroyable, je n’avais jamais vu ça de ma vie ! Finalement en début d’après-midi, après une superbe descente jusque dans la vallée creusée à flanc de montagne, nous arrivions à notre destination : le lac de Ba Bê. Encore une fois, l’endroit était magnifique, magique, comme sorti d’un tableau surnaturel. Le bleu scintillant du lac contrastait avec le vert éclatant des rizières. On y voyait aussi quelques cabanons clairsemés dans les cultures avec quelques agriculteurs en plein travail. Mais surtout on y voyait ces montagnes alentours imposantes, impressionnantes, encerclant le lac de toute part comme si celui-ci tenait dans le creux d’une main de roches et de pierres. Magique, unique, fantastique ! C’est dans ce décor idyllique que nous avons pleinement profité d’un petit repos bien mérité.

Plus tard en début de soirée, après s’être remis en route vers un endroit où dormir, nous quittions les rives du lac par cette petite route étroite et sinueuse qui se frayait un chemin tant bien que mal dans le relief escarpé… Ce soir-là j’aimais regarder les montagnes animée de temps en temps par les phares d’une voiture ou d’une moto. Tranquillement, les phares réapparaissaient à chaque tournant, dessinant doucement la route qui nous attendait demain. Une chose est sure, nous allions grimper sec !

Comme de fait, les phares de la veille ne nous avaient pas menti … Ça monte, ça monte … et finalement ça redescend (pour encore remonter après). C’est ça le plaisir du vélo en montagne ! Bon, parfois, la montée ne semble jamais se terminer comme celle en début d’après-midi. Les panneaux indiquaient : attention, pente 10% sur 800m. Soulagé d’arriver à terme, un même panneau indique hélas la même chose ou presque… Et ça continue comme ça parfois sur plusieurs kilomètres. Alors qu’on pense arriver au sommet après le prochain tournant, la route ne fait qu’en fait de s’allonger d’autant plus et les montagnes ne font qu’aller plus haut, encore plus haut ! Ouf ! Nous y sommes. Le col une fois atteint, c’est une vue grandiose et sauvage qui nous attendait, et une sacrée descente !
Alors que la route 66 est associée aux Etats-Unis, la route 279 restera à jamais gravée dans nos mémoires concernant le Vietnam ! Nous étions donc dans cette sacrée descente. Très brève … Pas la descente non, mais sa portion en bon état ! Stoppés dans notre élan, c’est une route à moitié en construction (ou destruction ?) qui s’offrait malheureusement à nous. Une petite hésitation car, il faut l’avouer, à l’époque nous n’étions même pas sûr d’être sur la bonne route. Les indications faisaient un peu défaut (bornes kilométriques présentent mais complètement vierges) et les gens avec qui on communiquait n’étaient pas forcément très convaincants. Imaginez-vous demander votre chemin avec comme direction un village à plus de 100 km, une route pas marquée, et sans qu’un seul mot prononcé ne soit compris par la personne interrogée… Bref, ce n’est pas toujours gagné et bien souvent il faut prendre les informations avec des pincettes et recouper différentes sources. Voilà comment on se retrouve en plein doute à monter des pentes à plus de 10 % qui mènent à des portions de route complètement impraticable. De plus, parce que bien trop souvent on préfère aller voir un peu plus loin plutôt que de prendre la décision de faire demi-tour, on s’est donc armé de courage et nous avons descendus les différents tronçons anéantis qui, entre nous, étaient impossible à remonter (sur le vélo en tout cas). Une fois tout en bas, nous contemplions un peu le parcours du combattant que nous venions de descendre. J’avais d’ailleurs un peu l’impression qu’une sorte de piège venait de se refermer derrière nous. Bien sûr il n’est jamais trop tard pour faire demi-tour, mais plus nous avancions et plus il était difficile de prendre cette décision. Alors dans ce cas et toujours dans le doute quant à la route empruntée, que fait-on ? Eh bien on continue en avant pardi ! Pour se donner raison, on essaie tout de même de peser le pour et le contre. L’argument de la route impraticable que nous venions de traverser (dès lors à remonter) pesait très lourd dans la balance et en défaveur du demi-tour !

Pour se donner un peu de courage et surtout pour éviter la chaleur accablante qui régnait dans cette fournaise, on décida que le moment était propice pour faire la pause casse-croute à l’ombre. Rapidement, les enfants affluèrent de partout. D’abord un ou deux. Trois, puis quatre. Un peu timides au début, puis très rapidement la glace est brisée. Antoine est assiégé de petits écoliers, tous plus intrigués les uns que les autres par nos vélos, nos cartes et évidemment nos têtes de blancs ! Voyant que nous nous apprêtions à nous remettre en selle, les enfants (dont certains à vélo) se rassemblèrent en une ligne de départ. Quelques instants plus tard, des éclats de rires et des encouragements fusaient de toute part, le départ venait d’être lancé ! Les courageux supporters qui couraient derrière nous ont vite été semés alors que nous continuions notre route avec les jeunes mais téméraires petits cyclistes vietnamiens. Je me suis toujours demandé comment ils parvenaient à pédaler sur ces bicyclettes pour adulte. La selle souvent bien trop haute, c’est en danseuse qu’ils progressent avec les bras tendus sur un guidon lui aussi trop haut et qui oscille parfois dangereusement de gauche à droite. Bref ça vaut le détour et ils s’en sortent plutôt pas mal, chapeau les petits gars !

Plus loin, la route redevenait chaotique et annonçait la fin de notre escorte. Nous arpentions d’ailleurs ce chemin au plus grand étonnement des travailleurs. Alors qu’Antoine était victime d’une crevaison et en pleine réparation, j’en profitai pour partir en éclaireur en quête de plus d’information sur cette satanée route. Suant à grosse goutte, j’ai décidé de m’arrêter dans un camp d’ouvriers un peu plus loin pour profiter d’un peu d’ombre et puis aussi de leurs bons conseils. Malgré les gestes, les croquis, les mimes, difficile de comprendre clairement ce qui nous attendait. Certes j’avais bien saisi qu’ils nous prenaient un peu pour des fous et qu’ils nous recommandaient plutôt de retourner de là où nous venions, mais nous étions bel et bien entêtés d’aller de l’avant ! Surtout, les « seuls » vingt ou vingt-cinq kilomètres de route en très mauvais état, selon eux, entretenaient en nous cette lueur d’espoir et cette obsession de ne jamais reculer. Notre décision était prise, nous voulions surmonter cette route ! Les termes « très mauvais » ne sont d’ailleurs pas totalement corrects pour qualifier l’état de cette route qui n’existait pas encore vraiment. Quand j’en parle aux autres, j’aime utiliser les mots « chaotiques » ou encore « désastreux». Jugez-en par vous-même … 😉

Néanmoins cela n’empêchait pas notre moral, le mien tout du moins, d’être au plus haut. Nous retrouvions les joies du camping sauvage et les paysages étaient splendides et rien qu’à nous (ou presque) tellement ils étaient inaccessibles. Petit à petit, elles se profilaient… Elles se dessinaient au loin avec leurs courbures tranchant le vert de chaque étage cultivé. Les rizières en terrasses ! Fascinantes et captivantes, elles que j’attendais tant se dévoilaient totalement une fois un peu de hauteur acquise. J’en étais ému tant leur beauté et leur ingéniosité m’émerveillait. J’en oubliais d’ailleurs l’état de la route.

Alors que nous progression lentement mais surement, ce qui devait arriver arriva ! Non, nous n’avons pas cassé nos vélos. Non, nous n’étions pas bloqués. Non, nous n’avons pas rebroussé chemin… Du macadam ! Victoire ! Et une borne kilométrique, toujours vide d’indications … Si les quelques dizaines de kilomètres précédents représentaient sans aucun doute l’enfer des cyclistes, ce qui s’annonçait devant pouvait définitivement être assimilé à quelque chose de paradisiaque ! Une longue descente, des panoramas fantastiques et une route de qualité.

Ce véritable petit paradis cycliste se poursuivit jusqu’en fin de journée où la météo pris soudainement des allures totalement différentes. Nous venions de souper, j’étais déjà de retour à l’auberge alors qu’Antoine et Benoît cherchaient un WIFI en rue pour profiter d’une petite séance Skype. Soudain, panne d’électricité. Les gens s’agitaient dans l’auberge, le vent grondait à l’extérieur et la pluie était impressionnante. De leur côté, surpris par la rapidité des événements,  Antoine et Bob n’ont eu d’autre choix que de s’abriter le temps que la tempête se calme. Des panneaux volaient même par moment. Une fois un calme relatif plus ou moins rétabli, ils me rejoignirent après avoir traversé la rue à présent sinistrée…

Le lendemain, nous poursuivons notre route. La tempête avait arraché beaucoup de branches voire fait tomber des arbres. Pire encore, beaucoup de toits n’avaient pas résisté à la force du vent. Dans tous les villages où nous passions, les gens réparaient, déblayaient, aidaient. Vingt-cinq kilomètres plus loin, on nous annonce que le sentier que nous voulions emprunter s’est effondré. Du moins, c’est ce que nous comprenons. Cette fois-ci, rassasiés de pousser ou porter notre vélo dans d’épouvantables conditions, nous avons pris la sage décision de rebrousser chemin quitte à faire un détour de plus de 100 km sur la seule autre route allant dans la bonne direction.

Que bien s’en fasse ! Non pas pour l’auberge où nous avons passé la nuit qui frisait la maison de passe, mais bien pour la découverte de cette majestueuse chute d’eau. En fait, alors que nous étions à l’arrêt, un groupe de jeunes vietnamiens criait au loin et nous faisait signe de venir. Apercevant déjà les prémisses de ce qui nous attendait, c’est ni une ni deux que nous avons cadenassé nos vélos ensemble. Suivant nos guides agiles, l’accès à la chute nécessitait un peu d’escalade. Dès notre arrivée en haut, la magie des lieux nous imprégnait de toute part. Jamais je n’ai vu une cascade aussi belle, aussi idyllique et fantastique. Franchement, j’ai encore du mal à y croire tant cet endroit me parait tout simplement irréel. L’eau coulait des parois inclinées sur des dizaines de mètres et chutait dans une sorte de piscine naturelle et assez profonde pour y faire le saut de l’ange. Au bout de celle-ci, une petite anfractuosité creusée sous la chute était accessible à la nage et où l’on pouvait y découvrir les gravures des quelques tourtereaux du coin. La jungle qui nous entourait laissait passer quelques rayons lumineux qui éclairaient certains endroits, un peu comme un spot sur scène qui éclaire l’acteur de la pièce. En plus de cela, il y’avait dans ces halos lumineux des spirales de papillons blancs virevoltant tranquillement, profitant sans doute de la chaleur exquise offerte par la lumière. Quant à nous, nous profitions clairement de notre chaine TV naturelle et du spectacle qui se jouait sous nos yeux : un vrai régal !

C’est ainsi que nous avons clôturé en beauté notre séjour au Vietnam. Enfin presque. Selon moi, nous l’avons plutôt bouclé le lendemain en présence de quelques jeunes. Nous étions tranquillement entrain d’acheter des ananas pour une petite pause avant la frontière chinoise quand on nous invita à boire un verre. « Un » verre, façon de parler ! Deux, trois, quatre, et j’en passe. Cela n’en fini presque jamais avec ces culs-secs d’alcool de riz. Ouf, quelques minutes plus tard, le bol rempli était à présent vide. Alors que nous pensions être sauvés d’affaire, c’est avec un grand sourire que nos amis sortirent leur réserve personnelle : un bidon de 20 L rempli presque à ras bords…

FIN !

-Benjamin

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4 commentaires pour Vietnam : pour le meilleur et pour le pire (suite)

  1. Bénédicte FLAMANT dit :

    Vous nous faites toujours autant rêver……

  2. Suzanne et Henri Redaelli dit :

    Bravo pour tout, depuis le début, mais une mention spéciale pour la qualité des narrations. C’est très bien écrit et les bourgeois que nous sommes s’y croiraient presque. Amitiés à tous trois.
    Suzanne et Henri Redaelli

  3. Claudio dit :

    Bravo Benjamin, c’est super bien écrit : on s’y croirait!
    Heureux de lire que vous quittez le Vietnam avec un bon souvenir. Je suis tout de même étonné que vos pneus aient tenu le coup sur cette route en construction.

  4. cocohoju dit :

    Alors là, je kiff grav’ 🙂 Merci de nous emmener un peu avec vous (et sans avoir à pédaler) 😉 🙂

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